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Sénégal : des morts identifiés dans les marches de protestation des politiciens.

Posté par: Oumar ndiaye| Mardi 01 novembre, 2016 12:11  | Consulté 493 fois  |  0 Réactions  |   

Les morts ne sont pas morts ; ils ne sont pas partis et la culture sénégalaise leur a aménagé une  place de choix  dans les instants les plus déterminants de la vie nationale. Individuellement, en groupe et au sein de toute la collectivité, la mort et le morbide alimentent  nos fantasmes et nos rêves. Le buzz médiatique et l’agenda des hommes politiques en dépendent au quotidien. Birago DIOP l’a déclamé dans leurres et lueurs en évoquant le souffle des ancêtres. Jean Ziegler  l’a écrit à propos des Vivants et la Mort : « c’est la mort qui permet la naissance, transforme la vie en histoire consciente, c’est la mort qui instaure la liberté. Libérer la mort et la réintégrer au devenir social, cette revendication grandit, et fera plus que toute autre changer notre vie. »  Tous les Sénégalais animistes, musulmans, chrétiens et athées en sont convaincus.

Toutefois, au pays de la Téranga, c’est le cadavre humain et non l’idée de la mort qui est investi par les vivants. Il faut toujours du sang et un cadavre pour que les vivants réussissent à améliorer leurs conditions de vie. Dans nos croyances, au plus profond de nos convictions, les bénédictions s’achètent  au prix fort et à prix de sang de caprins, de bovins et de volailles et de préférence, enterrés auprès de nos morts.

Cheikh TOURE, charlatan de son état, a été jugé, reconnu coupable et condamné à trois mois fermes pour profanation de tombes. Il a été surpris en flagrant délit, avec des gris-gris, quatre bouteilles d’eau (bénie ?!) et un linceul devant une tombe fraîchement ouverte. Mais la justice s’intéresse peu à ses commanditaires qui ont payé le savoir-faire mystique du marabout. Il fallait un coupable, un bouc émissaire, car c’étaient plus de dix tombes profanées en moins de six mois dans un seul cimetière à Pikine, banlieue dakaroise, où les enterrements s’enchaînent à longueur de journée. Les forces surnaturelles, alors,  s’y rallieraient à la faveur de l’énergie libérée par les morts et donnent rendez-vous aux médiateurs venus solliciter l’intercession en faveur des vivants dans le besoin.

La société sénégalaise n’accorde pas aux morts ni à leurs cadavres une égale dignité encore moins un égal intérêt. L’islam, religion dominante, recommande que rien ne distingue une tombe d’une autre. Toutefois, nos illustres  Khalifes généraux, nos grands commis de l’Etat et autres grands dignitaires reposent à l’ombre bienveillante  d’imposants mausolées sécurisés nuit et jour par des vigiles armes au poing. Ailleurs, un numéro de série surplombé d’une banale épitaphe désigne là où git un défunt ordinaire qu’une moindre bourrasque rendra la tombe encore plus anonyme. Les morts sont ensevelis comme ils ont vécu.

D’ailleurs le moyen le plus sûr d’accéder au portemonnaie d’un sénégalais est d’évoquer ses illustres disparus en égrenant poétiquement une généalogie trop souvent surfaite. Quitte à s’approprier des légendes et se rattacher aux ancêtres d’autrui, tout parvenu nouveau s’achète des armoiries de famille en se payants des morts tombés aux historiques  champs de batailles de la nation. De préférence lors  d’une grande cérémonie bondée d’invités payés pour assister,  des maîtres de la parole vont ergoter sur le combat contre l’ange de la mort, sur la levée du corps et même sur le linceul du défunt dont la tombe surveillée de près est devenue un lieu de pèlerinage, de prières et de recueillement. Nos morts nous donneraient plus de pouvoir, plus d’aura, plus de chance et de succès selon leur sexe, âge, les circonstances de leurs décès et surtout leur statut social. Rien à voir avec l’anthropophagie...

Alimentant  les ragots dont tous les sénégalais sont  devenus si friands, la mort est toujours une belle occasion à saisir. Les moments du deuil permettent aux familles de solder leurs comptes entre vivants et surtout d’avec le défunt. On y pleure en vers croisés sur un tempo de mbalax teinté de jazz pour faire les éloges du disparu. On y brocarde comme on y tresse des lauriers tout en s’échangeant politesse et cadeaux en nature et en espèce. C’est une fête au vrai sens du mot car on y célèbre le mort  et la mort en mangeant gros et gras et en buvant à satiété. Les clochards et les mendiants sont toujours à l’affut, s’immisçant parmi les convives sous les tentes et les bâches où les plats succulents et fumants circulent sans cesse. Le couvert est assuré à tous, et parents, alliés et inconnus mangent  allègrement en médisant à souhait sur le défunt et ses ayants-droits. Le mort est bien catalogué, son cadavre profilé et sa tombe est bien repérée par les profanateurs sous ordre qui écument les funérailles. En attendant la nuit tombée et la faveur des ténèbres, on va épiloguer sur les reliefs des repas tout en envisageant  la manière la meilleure de consoler les veuves éplorées ou le veuf à qui il faut rapidement trouver une compagne pour les prières surérogatoires.

L’émotif et le sensationnel ont fini de noyauter la raison et la retenue au point que le fait divers tient lieu d’information. La tournée économique du Président de la république qui, soit dit en passant, a  prétendu avoir inauguré la centrale solaire la plus importante de l’Afrique de l’ouest, n’intéresse que très peu les citoyens occupés à pleurer et à pleurnicher Dégueune Chimière BABOU. L’intronisation de Ousmane Tanor DIENG à la présidence du HCCT a été presque occultée par le meurtre d’un taximan, élevé au rang de héros de la nation par les médias qui n’ont pas hésité à nous vendre son histoire d’amour avec sa fiancée et la beauté de son royaume d‘enfance soudainement peuplé de chimères et de fantasmagories. Rien de mieux pour vendre sa gazette que de parler de morts sordides : un homosexuel sénégalais tue son amant chinois, titre accrocheur à la UNE pour le bonheur des voyeurs et de l’éditeur.

Seule la mort bonifie à ce point ceux qu’elle frappe de plein fouet. Les vedettes du divertissement comme d’illustres inconnus, une fois morts et enterrés, deviennent des symboles brandis devant la jeunesse et le peuple en entier qui a tant besoin de s’apitoyer sur quelqu’un ou sur quelque chose. A chaque jour  suffit son lot d’émotions et de larmes.

S’il n’y avait pas mort d’homme à exploiter, l’opposition politique ne jouerait pas la prolongation de la marche du 14 octobre 2016 en enfourchant un cheval de Troie de choix en la personne de l’homme politique Barthélemy DIAZ. Le député de la mouvance présidentielle qui a osé marcher à côté des opposants est entendu à la police  sur une affaire qui remonte au 22 décembre 2011.

Aujourd’hui plus que jamais, le pays a besoin de dynamiter toutes les niches budgétivores pour investir plus dans le plan Sénégal émergent  plutôt que de caser des politiciens frustrés pour un APR avançant. Mais l’opposition  trouve mieux à réchauffer les choux gras d’il y a sept(07) ans pour faire le buzz  autour du gros bras armé par des politiciens qui avaient commandité une expédition punitive pour le saccage d’une mairie tenue par un opposant  à la langue trop pendue et aux  dents longues. Barthélémy avait juré  sur les tombes (encore) de Mamadou DIA et de Léopold SENGHOR que la loi sur la « dévolution monarchique » ne passera pas et il avait tenu parole.  Mais le voici devant le juge d’instructions en compagnie de ses anciens adversaires politiques du PDS, qu’il accusait d’être derrière le commando qu’il avait repoussé à coups de pistolets.

Ceux qui en 2011 le vouaient aux gémonies de l’enfer de Reubeuss sanglotent aujourd’hui, larme au coin de l’œil, pointant du doigt son immunité de parlementaire non levée alors que l’assemblée nationale, en octobre 2016, est en pleine session pour renouveler ses instances de gouvernance. L’opposition, renforcée par les dissidences nouvelles, dénigre les dérives politiques du pouvoir en place. Faisant feu de tout bois, il a fini de  chercher  à émouvoir le peuple sur des questions de pétrole non encore exploitable, de codes et de contrats pétroliers aussi abstraits qu’improbables. La question sensible est devenue  plus que sérieuse car elle passe au stade de l’information, requérant une capacité de lecture, d’analyse, de triangulation et de synthèse. La meilleure arme politique doit rester émotive.

Les tarifs de l’autoroute à péage, quelque peu agités, n’intéressent que les automobilistes qui vont vers l’aéroport AIBD, instruits, de classes sociales assez bien ou même très bien nanties donc pas facilement manipulables. On a beau crier que la souveraineté nationale est bradée à des étrangers qui sont venus tout de même s’enrichir après avoir risqué leurs sous chez nous, mais ces voyageurs achèteraient du temps pour plus que ce prix et ils sont trop pressés de rejoindre leur prochain avion en partance pour écouter les voix des sirènes politiciennes.

Alors continuons de célébrer nos morts jusqu’à ce que nous les rejoignions et qu’ensemble nous nous fondions dans l’ombre qui s’épaissit et l’ombre qui s’éclaircit au grand bonheur des quêteurs de richesses, de succès et de bonheur qui enverront les charlatans et les fossoyeurs profaner nos tombes. C'est la TOUSSAINT!

 L'auteur  oumar ndiaye
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